Les croyances du mariage russe
2 février 2008
Au seuil d’une vie nouvelle, l’homme quitte tous ses repères et en adopte de nouveaux, inconnus.
De là, chez les personnes directement concernées par ces rites et leur entourage, un surcroît de précautions visant à se protéger des forces du mal et à les éloigner.
Passage d’une classe d’âge à une autre, d’un statut social à un autre, d’un logis (pour l’épouse) à un autre, le mariage devait, tout spécialement, voir ses rites imprégnés de ce souci de protection.
Depuis la demande en mariage -début officiel des rites nuptiaux- jusqu’au dernier banquet (et même plus tard encore), le rite de mariage russe est émaillé d’opérations et d’oraisons magiques qui ont perduré jusque dans les années 1920, et qui sont intéressantes à plus d’un titre : elles sont un des meilleurs témoins de la perception qu’avaient du mariage les paysans russes et les milieux attachés à la tradition ; elles reflètent leur vision du monde dans ses aspects magiques, religieux, fantastiques ; enfin elles constituent une illustration de cette « double foi» mélange de croyances chrétiennes et païennes, qui à l’époque contemporaine suscite tout particulièrement l’intérêt des ethnologues.
Avant le mariage : – le marieur espère réussir dans sa démarche de demande en mariage ; – les familles espèrent voir respectée et confirmée la promesse faite d’alliance ; – la jeune fille ou la fiancée espère en la venue d’un (bon) fiancé, et cherche à deviner qui il sera, comment il sera, ou bien simplement si elle se mariera bientôt ; – la fiancée « promise» doit être protégée des forces du mal.
Pendant les cérémonies de mariage : – les fiancés -puis mariés- doivent être protégés des forces du mal ; – les mariés et leurs familles espèrent bonne entente, santé, prospérité, enfants…
Pour des besoins de clarté, nous présentons les différents exemples de croyances dans l’ordre chronologique du scénario nuptial, en distinguant dans la mesure du possible les intentions (protéger/garantir).
Lancer une chaussure par la porte : le fiancé viendra du côté où elle pointe.
Mettre dans un verre d’eau un blanc d’oeuf ou de la cire fondue, et deviner d’après la forme qu’ils prennent : si c’est la forme d’un cierge, d’un édifice ou d’un anneau, il y aura mariage.
A Novgorod, on signalait au XIXe siècle une coutume, qu’on rattache à une très ancienne tradition de faire boire aux futurs maris de l’eau du bain de leur fiancée: dans le bain, les jeunes filles essuyaient la fiancée avec un morceau de pain d’épice qu’elles faisaient parvenir ensuite au fiancé.
Celle-ci recueillait avec un mouchoir pressé ensuite au-dessus d’un récipient la sueur de la jeune fille, qui serait mêlée à la bière servie au fiancé.
Une troisième variante consistait à laver le visage de la fiancée avec de la bière que devrait boire le fiancé.
Le premier verre est confié par la jeune fille à son père, pour être mêlé au vin qui sera offert au fiancé, le deuxième est remis à la mère pour être mêlé à la pâte des gâteaux qu’on servira au fiancé.
Lors de la fixation de l’accord le père de la jeune fille allume un cierge, tous se lèvent, on ferme la porte au crochet : à chaque épisode important, on veille à ce qu’aucun passant susceptible d’avoir le « mauvais oeil» ne puisse observer la scène.
A partir de la fixation des fiançailles, pendant toute la semaine précédant le mariage, la fiancée ne quitte pas le foulard qui lui cache le visage, même pour dormir (en fait, elle le relève au-dessus du front, mais le baisse dès qu’arrive un visiteur, et se met à réciter des complaintes.
Dans le Nord de la Russie, les hommes de la famille du fiancé ne se déplacent qu’à cheval, le parrain du fiancé et les futurs garçons d’honneur ou compagnons de noce annoncent le mariage dans le village.
Ce souci de protéger les principaux protagonistes, relevant de la magie apotropaïque, est très important dans les rites se rattachant à la période nuptiale.
Chez les citadins, on cousait des aiguilles dans l’ourlet de sa robe pour protéger la fiancée du mauvais oeil, ou bien on fichait dans le chambranle de la porte que franchirait le cortège deux grosses aiguilles ou deux clous entrecroisés.
Que la sainte Vierge fasse disparaître, par le serviteur de Dieu
Que mes paroles soient fermes et résistantes, plus fermes que la pierre et l’acier.
(On peut mettre trois braises dans l’eau et prononcer ces paroles, et ensuite jeter l’eau avec les braises au loin, sans les regarder).
Après l’acte conjugal, dans la région de Vologda, la mariée se met du côté droit, pour avoir un garçon.
Tout un ensemble de croyances se réfère à l’importance, au pouvoir magique de tout ce qui est fait pour la première fois, mais aussi tout ce que l’un des mariés fait le premier.
Ainsi, dans l’église, quand on leur pose un tapis sous les pieds, le premier qui y met le pied aura l’autorité dans le ménage (ou encore : celui qui arrive à tenir son cierge le plus haut).
Les présages liés à la période nuptiale, période où s’exécute le destin, sont nettement moins développés que dans la période précédente.
De ces différents exemples on peut dégager dans leurs grandes lignes les divers types de moyens traditionnellement employés pour attirer ou conjurer le sort : pouvoir des mots ou des actes, parfois cumulés, pouvoir attribué à certains objets…
A la réponse verbale se substitue un geste, une action donnée, qui, dans un contexte donné, a une symbolique précise (voir par exemple le comportement symbolique de la fiancée ou de sa famille au moment de la demande en mariage).

