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Poutine : un nouveau type de leader

2 mai 2008

Konstantin Chernenko

Si Vladimir Poutine fascine autant, c’est qu’il tranche avec la plupart des membres éminents de la traditionnelle gérontocratie politique russe, dont la sénilité a suscité bien des moqueries. Iouri Andropov mourut dans son bureau moins de deux ans après le début de son mandat, et son successeur Konstantin Chernenko décéda au bout de seize mois. Il fut un jour où Eltsine, ivre comme à son habitude, ne parvint pas à descendre de son avion pour un meeting officiel ; une autre fois, il tomba d’un pont. Sa démarche somnolente rendit impossible toute comparaison avec le puissant Ours russe mais trahit, au contraire, un cœur faible.

Parmi ces hommes vieux et impotents, il est facile de prendre Poutine pour Superman. Il est jeune et mince, pratique le judo (il est ceinture noire) et apprécie les courses de chevaux. Comme l’a noté un article flatteur, « Vladimir Vladimirovich fait aussi des choses par lui-même : il pilote les avions, conduit les bateaux, guide les tanks… »

Boris Eltsine le présenta au peuple russe en disant qu’ « il sera capable de réunir autour de lui ceux qui feront revivre la Grande Russie dans le nouveau 21e siècle ». En menant une guerre psychologique contre l’Europe et l’ « étranger proche » à propos des réserves de pétrole et de gaz, Poutine veut faire revivre l’obsession de la force brutale de la Russie et rappeler ainsi au reste du continent sa dépendance. Quand il a reconnu les leaders islamistes palestiniens du groupe terroriste Hamas nouvellement élus, Poutine a montré qu’il n’est pas responsable devant les exigences de ses partenaires occidentaux et que la politique russe n’est pas conformiste.
Poutine sur la scène internationale

Poutine a soutenu l’invasion conduite par les Américains en Afghanistan après les attaques du 11 septembre, mais s’est farouchement opposé à l’invasion en Irak. Il a accepté de perdre l’Europe centrale et les Etats baltes, mais il a augmenté la pression sur la Biélorussie et l’Ukraine. Il a proclamé que « la Russie fait partie du patrimoine culturel européen » et que « c’est avec difficulté qu’il imagine l’OTAN comme un ennemi », mais il mène une politique ambiguë en Iran et a réservé une réception cordiale au dictateur nord-coréen Kim Jong-Il.

Les revendications de la Russie pour la reconnaissance de son caractère d’exception et de son importance devraient être satisfaites pour modérer son complexe post-impérial et contenir ses accès sporadiques de colère et d’irritation. Dans un sens, l’UE et les Etats-Unis doivent séduire la Russie pour modérer son tempérament et l’affilier aux clubs occidentaux, de façon à la contrôler. L’octroi à la Russie d’une place de membre à part entière dans le club du G8 est ainsi davantage la manifestation d’un geste politique que le résultat d’un critère dûment rempli. Il permet de gratifier la Russie, acceptée comme une égale dans les affaires du monde, d’un statut reconnu sur le plan mondial, et de flatter son amour-propre fragilisé en lui donnant un superpouvoir significatif, bien que régional.
Vue d’Europe

Vue d’Europe, la Russie apparaît comme un exemple de non-développement durable, de société fossilisée vouée à une pauvreté endémique, et d’état hermétique à toute influence extérieure. Mais notre perspective est de toute évidence biaisée. Nos conceptions du pouvoir, de la politique, de la liberté et de la démocratie diffèrent. Poutine a ainsi dit une fois que l’Occident interprète « le renforcement de (son) pays comme de l’autoritarisme ». On ne peut ignorer le fait que la Russie a été la plus forte quand les régimes despotiques les plus méprisables florissaient. Et le plus important, c’est qu’en dépit des humiliations, le peuple russe aime toujours son pays (et ses autorités !) et craint l’Europe.

Nous devrions nous réjouir des bouleversements qui ont affecté la politique russe, dus notamment à Vladimir Poutine. La politique unilatérale, monolithique et idéologique de la Russie communiste est remplacée par une approche plus flexible, multi-facettes, plus à même de garantir les intérêts de la Russie et qui apparaît comme plus acceptable aux yeux de l’Occident. Nous ne devrions donc pas nous lamenter sur le fait que la Russie a radicalement changé.
Conclusion

Les pratiques autocratiques de Poutine ont peu de choses à voir avec le fanatisme et les rêves de puissance de ses prédécesseurs. Son attitude envers les leaders européens est amicale et ne peut en aucun cas être comparée au mépris qui caractérisait Staline ou Brejnev. Après tout, Poutine partage des intérêts communs avec ses partenaires européens – il a besoin de leurs investissements et de leurs biens, tandis que l’Europe ne peut rien faire sans les ressources énergétiques de la Russie.

Cela ne suffit probablement pas pour que nous puissions le considérer comme « notre ami », mais cela n’en fait pas pour autant notre « ennemi ». Sur Poutine et son héritage, nous devrions porter un regard optimiste, tout en restant néanmoins prudents.


La montée des sentiments racistes en Russie

2 mai 2008

Locator map for the RussiaEn avril 2006, le ministre culturel de Kabardino-Balkarie – une république caucasienne de la Fédération de Russie à forte population musulmane – est attaqué par un groupe de skinheads lui criant : « La Russie aux Russes ! » [1]. Le 21 août 2006, une bombe explose dans un marché multiethnique de Moscou où travaillent de nombreux individus originaires du Caucase et d’Asie Centrale. L’attentat fait 10 morts [2].

Le 4 novembre 2006, lors de la Journée de l’Unité du peuple russe, un millier de nationalistes russes manifestent non loin du parc Gorki à Moscou pour protester contre l’immigration illégale. La députée Irina Saveleva du Parti nationaliste de gauche Rodina (La Patrie) exprime une des idées motrices de la manifestation : « Nous devons nous débarrasser des immigrés illégaux. Ils occupent nos emplois. La drogue et le terrorisme arrivent par eux ! » [3]. Le 22 novembre 2006, un homme de 23 ans originaire de la Kirghizie – Chingiz Kailypov – est battu à coup de barres de fer par 20 skinheads [4].

Galina Kozhevnikova, directrice de l’ONG russe Sova spécialisée dans l’étude des violences xénophobes, relate qu’en 2006 « la Russie a connu 308 attaques à caractère racial. Sur ce nombre, 39 ont été fatales et 28 se sont déroulées à Moscou ». Pour sa part, Sergueï Mirnov, président du Conseil de la Fédération (chambre haute du Parlement russe) reconnaît que « le nombre des agressions contre des étrangers a triplé en Russie en 2006 après avoir augmenté de 84% entre 2000 et 2005 . » [5]

Devant de telles données, il est difficile de nier la prolifération des sentiments haineux et des crimes à caractère racial en Russie. Comment expliquer ce phénomène, quelles en sont les causes, et qu’en pensent les Russes et les immigrants en Russie ?

Selon Ouliana Boborakhimova, une étudiante en Relations Internationales à l’Université d’État des sciences humaines de Moscou (RGGU) et originaire du Tadjikistan, les tensions entre les immigrants et les Russes ethniques découlent de la situation économique précaire et du manque d’éducation d’une certaine partie de la population : « Certaines régions et certaines parties de la population en Russie sont gravement touchées par le chômage, la pauvreté et la criminalité. De nombreux jeunes entrevoient leur avenir avec peu d’enthousiasme et cherchent à trouver les raisons de leur désespoir en s’affiliant par exemple à des groupes ultranationalistes. Ces derniers accusent les immigrants d’être à la base de tous les problèmes sociaux actuels, comme la criminalité et le chômage. Selon eux, les Tchiornye sont tous des bandits qui viennent voler leurs emplois. » Le terme Tchiornye (Noirs) est répandu au sein de la société russe pour décrire les immigrants du Caucase et d’Asie Centrale. Un bon nombre de ces immigrants en provenance du Tadjikistan, de Kirghizie, d’Ouzbékistan, d’Azerbaïdjan et de Géorgie viennent gagner leur vie en Russie de façon illégale. Selon le vice-directeur du Service national des migrations, Viatcheslav Postavnin, « seul un étranger sur 10 travaille légalement en Russie ». Il poursuit en affirmant que « l’immigration illégale est un fardeau pour l’économie et pour les payeurs de taxes et c’est pourquoi elle engendre des tensions interethniques. » [6].

Pour Dmitrii Sokolov, un étudiant russe en diplomatie à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO), les tensions interethniques découlent non seulement de la situation économique, mais de la hausse de la criminalité engendrée par la lutte de pouvoir entre les mafias caucasiennes (ingouches, tchétchènes arméniennes, géorgiennes) et russes. En effet, au début des années 90, différents groupes mafieux se sont entretués pour le pouvoir et le partage des richesses russes. La guerre entre ces différents groupes se déroulait dans la rue et la population a été marquée par les nombreux règlements de compte. Une des conséquences de cette guerre mafieuse serait que les Russes ethniques amalgament les termes criminalité, insécurité et immigrants caucasiens.

Dans son livre Islam in Russia [7], la politologue Shireen Hunter soutient que l’augmentation des sentiments haineux au sein de la population russe à l’égard des individus du Caucase et d’Asie centrale est une des conséquences des guerres de Tchétchénie et des attentats terroristes perpétrés récemment dans plusieurs villes russes, comme la prise d’assaut du Théâtre Dubrovka de Moscou en octobre 2002 et la prise d’otage dans une école de Beslan en septembre 2004. Selon elle, ces événements traumatisants ont imprégné dans l’imaginaire des Russes l’idée que les populations venant de ces régions constituent une menace pour leur sécurité.

Selon Vladimir Maksakov, professeur d’Histoire à RGGU, la guerre en Tchétchénie et le terrorisme alimentent un problème né bien avant l’éveil des mouvements nationalistes de la période gorbatchévienne et post-soviétique : « Tout Empire se crée en valorisant l’identité et la culture du conquérant aux dépens de celles du conquis, ce qui crée nécessairement des tensions interethniques. Sous l’Empire soviétique par exemple, la Russie jouait le rôle du grand frère culturel, idéologique et économique auprès des autres républiques. Les républiques du Caucase et d’Asie Centrale étant les plus pauvres et les plus dépendantes de l’État, les Russes ethniques percevaient par conséquent les populations originaires de ces régions comme un fardeau pour l’URSS. L’éveil de mouvements nationalistes durant la perestroïka et après la chute de l’URSS a tout simplement accentué ces sentiments. » Des sentiments qui sont partagés par l’opinion de cette dame âgée russe : « Avant nous étions tous membres de la grande famille soviétique, il était normal que nous les aidions. Maintenant ils sont chez nous. Ils ont voulu se séparer, et bien, qu’ils restent chez eux ! »

Selon certains spécialistes de la question identitaire russe, la chute de l’Union Soviétique a accentué les tensions entre les « Noirs » et les Russes ethniques, car elle a engendré un vide conceptuel dans la nature des relations interethniques. Le fait que les éléments antérieurs d’identification (territoire, idéologie, système économique et social) appartiennent à une époque soviétique révolue, oblige encore aujourd’hui les élites politiques et intellectuelles russes à répondre aux questions « Qu’est-ce qu’être Russe ? », « Qu’est-ce que la Russie ? », en recréant un ensemble de croyances, de représentations, de mythes, d’opinions et d’attitudes auxquels les individus adhèrent. Ce vide identitaire génère un foisonnement de courants idéologiques proposant des conceptions différentes de la Nation russe, dont certaines se fondent sur des éléments ethniques et religieux. Comme le notent les experts Denis Eckert et Vladimir Kolossov, « le choix de ces éléments n’est pas sans conséquence en Russie du fait que le pays comprend et attire des populations d’ethnies et de religions diverses . » [8]. Même si l’administration Poutine s’efforce de définir la Russie comme un pays multiethnique et multiconfessionnel, l’identité nationale russe est encore largement ethnocentrique et monoculturelle. Cette situation s’explique par la prédominance de la culture russophone et la supériorité numérique des Russes ethniques. Toutefois, tenant compte du faible taux de natalité chez les Russes et du problème démographique auquel fait face le pays, de plus en plus d’étrangers sont appelés aujourd’hui à s’installer en sol russe. C’est pourquoi il importe que les relations interethniques s’améliorent. Pour ce, il faut que les concepts « multiethnique » et « multiconfessionnel » trouvent écho dans les politiques adoptées et dans la réalité.

Heejun Li, un étudiant sud-coréen de 25 ans à RGGU, est impatient de voir une amélioration dans les relations interethniques, car son rêve est de vivre à Moscou. Il révèle remettre son rêve en question, parce que pour l’instant il ne se sent pas le bienvenu en Russie : « Je me fais fréquemment bousculer, tirer la langue, montrer le poing et dire des injures. » Il termine en disant que les bousculades ne sont que frivolités lorsqu’il les compare à la mort d’une de ses amies coréennes qui, deux ans auparavant, a été la victime d’une bande de skinheads à Saint-Pétersbourg.

Comment réagit le gouvernement face à cette vague de sentiments racistes ? Aux yeux des organisations de défense des droits de l’Homme comme Human Rights Watch et Amnesty International, le gouvernement russe se montre beaucoup trop frileux dans le dossier du racisme, manie une rhétorique de plus en plus ouvertement hostile aux étrangers et ne prend pas les mesures nécessaires pour enrayer la multiplication des attaques contre les minorités ethniques [9].

Selon Svetlana Gannouchkina de l’ONG Memorial, « le fascisme est créé avec le soutien tacite des autorités qui l’utilisent pour servir leurs buts. » [10].

Conformément à cette idée, la montée du racisme permettrait à l’administration au pouvoir d’avoir le soutien populaire dans la poursuite de la guerre en Tchétchénie et dans l’expulsion des immigrants géorgiens illégaux. Une autre hypothèse, très prisée en Occident, est celle du « calcul électoraliste » [11]. Selon cette hypothèse, l’administration Poutine nourrit les sentiments haineux afin d’encourager le développement de partis fascistes qui, une fois fusionnés, deviendraient son principal rival aux élections prévues pour l’année 2008. Grâce à cet adversaire, Poutine légitimerait son troisième mandat – même si la Constitution russe actuelle ne lui permet pas de se présenter à nouveau – en convainquant la population russe d’être le seul candidat ayant les capacités à résorber le problème du racisme. Selon certains Russes, cette idée ne tient pas la route, car un changement constitutionnel discréditerait Poutine non seulement aux yeux de la population russe, mais aux yeux de l’ensemble de la communauté internationale. Ils soutiennent leur point de vue en rappelant l’un des buts majeurs de Poutine à son arrivée au pouvoir, c’est-à-dire sortir la Russie de son isolement international en améliorant les relations avec le plus d’États possibles et surtout avec l’Occident. Ainsi, il lui serait hasardeux de discréditer toutes les politiques adoptées en ce sens, comme la ratification en 2001 d’un bon nombre des instruments juridiques internationaux dans le domaine de la lutte contre le racisme et l’intolérance. L’instrumentalisation des sentiments racistes à des fins électoralistes violerait donc la Constitution et dans une autre mesure, certains engagements internationaux. Bref, ce geste lui coûterait trop cher sur le plan politique.

Dans un discours fait le 31 janvier 2007 devant les dirigeants du Service de Sécurité Fédérale (FSB), Poutine a rappelé l’importance de lutter contre le racisme. Il faut maintenant que cette volonté politique se traduise par de réels engagements politiques et sociaux. Il faut par exemple faire en sorte que la justice russe ne traite plus les crimes à caractère racial comme de simples cas de hooliganisme. Il faut que cesse la corruption de certains corps policiers qui, lors de violences interethniques prennent le parti du plus offrant, attisant ainsi la haine au lieu de l’atténuer. Il faut aussi que les autorités gouvernementales continuent à bannir toutes les manifestations pouvant stimuler la haine raciale, comme l’a fait le 4 novembre dernier le maire moscovite Iouri Loujkov, en interdisant la « marche russe » organisée par le leader du Parti Rodina, Dmitrii Rogozin. Et surtout, il faut éduquer la population par rapport au phénomène de l’immigration. En effet, à l’époque soviétique, les étrangers étaient peu nombreux et venaient s’installer de façon transitoire pour les études et le travail. Après 1991, la situation a changé et la Russie est devenue non seulement un territoire de transit, mais aussi un territoire de départ et d’accueil. Le caractère récent des flux migratoires explique la méconnaissance de l’Autre, la réitération des préjugés et la peur de la différence. Selon nombreux Russes, seule l’éducation peut vaincre la méconnaissance, les préjugés et la peur. Évidemment, pour que ce projet de solution via l’éducation réussisse, il doit être pris en charge de façon conjointe par les élites politiques, les organismes communautaires, les forces de l’ordre, le système scolaire et les médias.

En somme, il y a beaucoup à faire pour que cesse la montée de la xénophobie et les attaques à caractère racial en Russie. Toutefois, à la lumière de l’ensemble des experts et des individus lus et interrogés sur la question, il semble que tout espoir n’est pas perdu… Car comme partout ailleurs, le problème du racisme en Russie n’est pas un phénomène biologique et naturel, mais s’explique bel et bien par des facteurs historiques, politico-économiques, idéologiques et culturels.